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Orthopédie à l'échelle internationale : le fruit de nos efforts en vaut le coup!
Dennis Jeanes Directeur, Communications et relations gouvernementales Association Canadienne d'Orthopédie
« Après s'être installés en ville et avoir décroché un boulot, la première chose que les gens font dans les pays en développement, c'est se procurer une motocyclette, et celle-ci devient vite le véhicule familial », explique le Dr Lew Zirkle, orthopédiste américain réputé et inventeur du système de clou centromédullaire de SIGN. Toute personne qui a été témoin de la circulation chaotique qui caractérise les grands centres urbains comme Rio de Janeiro, New Delhi et Djakarta, ou encore qui a parcouru les routes de terre battue du Vietnam, de la Tanzanie ou de l'Afghanistan, comprend ce dont parle le Dr Zirkle.
« À Kampala, la circulation est principalement composée de scouteurs, mais, ce dont je me souviens le plus, c'est des gros camions. La plupart sont en très mauvais état et on se demande si leurs freins fonctionnent vraiment, raconte le Dr Peter O'Brien, président de l'ACO et chef de la division d'orthopédie traumatologique à l'Université de la Colombie-Britannique, relatant son expérience en Ouganda en 2007. Les gens migraient alors de la campagne aux villes, inondant les chemins et les rues des villes. Il n'y avait pas d'infrastructures, pas de trottoirs, juste une circulation dense. » Bref, les risques d'accidents sont évidents.
Et ils sont fréquents! Selon l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), les blessures dues aux accidents de la route atteignent désormais 50 millions de cas par an dans le monde, et près de 90 % de ces accidents surviennent dans les pays en développement. Dans la moitié des cas, les blessés sont des utilisateurs vulnérables du réseau routier, comme les piétons, les cyclistes et les motocyclistes. « C'est une véritable épidémie. Même dans les zones de guerre, comme l'Afghanistan et l'Irak, il y a beaucoup d'accidents de la route, affirme le Dr Zirkle. Chez les 5 à 44 ans, les traumatismes sont plus dévastateurs que le sida, la tuberculose et la malaria confondus. Dans les pays en développement, tout le monde aspire à posséder une motocyclette ou une voiture; le nombre de décès et de blessures ne va donc pas aller en diminuant. » Et les conséquences d'une blessure dans un tel capharnaüm sur roues (voire de blessures causées par une chute ou des activités agraires) sont souvent désastreuses.
Les personnes subissant un traumatisme complexe comprenant une fracture ouverte, par exemple, ne reçoivent que des soins très rudimentaires, puisque la grande majorité de la population des pays en développement est trop pauvre pour se payer le traitement adéquat. Le pronostic d'un nombre incalculable de patients est donc cruel : des membres grossièrement déformés et affaiblis, voire une amputation, et un handicap permanent. « Dans une famille, si le père a des problèmes, qui fera le travail? La mère n'a pas le choix : elle doit être le soutien familial et envoyer ses enfants travailler, déclare le Dr Marc Moreau, orthopédiste pédiatre et membre fondateur d'une équipe orthopédique à but non lucratif d'Edmonton qui se rend tous les ans à Quito, en Équateur. Et si c'est la mère qui écope, qui s'occupera des enfants? »
Comme l'a constaté le Dr Zirkle dans bien des endroits du monde, et dernièrement en Tanzanie, les membres de la famille sont souvent forcés de renoncer à leurs visites familiales parce qu'ils n'ont pas les moyens de débourser le tarif d'autobus, qui est d'environ un dollar par jour. Peu de temps après, le patient handicapé « disparaît » des installations de soins : il est expédié en périphérie des installations ou sur un porche. Parfois, il n'a qu'un matelas, parce qu'on manque de lits. C'est une vie de misère, il n'y a pas d'autre mot!
« Je suis ému de voir nos orthopédistes partout dans le monde devenir les défenseurs de ces patients "invisibles". Ils veulent les aider, et je crois qu'il nous incombe de soigner ces blessés avant qu'ils perdent un membre ou soient handicapés à vie, explique le Dr Zirkle, résumant la mission et la force motrice derrière SIGN, organisme à but non lucratif ayant pour vision de favoriser l'égalité dans le traitement des fractures dans le monde. Ce réseau mondial, mis sur pied par le Dr Zirkle, regroupe 144 programmes dans 49 pays et peut maintenant compter sur quelque 3 000 orthopédistes formés pour l'utilisation d'implants et d'instruments conçus par le Dr Zirkle, soit la technique SIGN. « Habituellement, il n'y a pas d'ampliphotographie sur arceau pour faciliter le verrouillage. Il faut donc développer ses capacités tactiles. J'ai travaillé avec et sans cette technologie, et je peux vous dire que procéder à une chirurgie selon la technique SIGN est beaucoup plus agréable, parce qu'on sent où se trouve le bout de l'alésoir. On sent où se trouve la pointe du foret, et on renforce ses capacités tactiles; ça devient presque une seconde nature. »
Établi à Redland, dans l'état de Washington, SIGN offre une formation de base donnée par des orthopédistes bénévoles à partir de ses différents sites partout dans le monde. L'organisme fournit également son système de clou centromédullaire et un soutien continu sous forme de ressources. Toutes les chirurgies, pour une moyenne de 100 par an par site, sont versées dans la banque de données de SIGN afin d'assurer le suivi de l'efficacité du cloutage. Au fil du temps, la banque de données est devenue un forum où les orthopédistes de l'étranger peuvent suggérer d'autres utilisations du système de SIGN et discuter des résultats entre collègues. « Ces orthopédistes sont extrêmement doués, affirme le Dr Zirkle. Ils ont innové et appris. Je leur apprends ce que je sais, et ils m'en apprennent à leur tour. »
Malgré l'étendue de ses interventions et de ses résultats, SIGN demeure un petit organisme d'environ 20 employés, le Dr Zirkle en étant le seul orthopédiste à temps plein. Le financement dépend d'un éventail de partenaires privés, dont Acumed, qui fournit à SIGN un soutien financier, technique et en nature continu, de même que de la générosité de la collectivité : « La moyenne des dons est de 100 $, et ceux-ci viennent surtout du centre de l'état de Washington. » Toutefois, le succès de l'organisme réside dans le recrutement d'orthopédistes traumatologues bénévoles (habituellement originaires des États-Unis et du Canada) qui, après une formation sur la technique chirurgicale tactile de SIGN, se rendent dans un site existant pour donner un coup de main ou partent établir un nouveau site. L'idée première est d'enseigner, d'apprendre et de tisser des liens d'amitié durables avec les orthopédistes locaux; bref, de transmettre les connaissances en traumatologie actuellement concentrées en Occident à l'ensemble des pays en développement. Il ne faut pas vous y méprendre : prendre part à cette aventure, c'est changer des vies et devenir une autre personne.
« Nous faisons ça depuis dix ans maintenant, et nous ne pouvons plus arrêter! affirme le Dr Moreau, membre d'une véritable brigade de spécialistes et de civils toujours plus importante qui se rend à Quito pour une vingtaine de jours chaque année afin d'offrir des soins orthopédiques - surtout des arthroplasties totales de la hanche, puisque la dysplasie de la hanche est une maladie très courante chez les Équatoriens adultes - et un éventail d'interventions pédiatriques.
« Il y a ces jumeaux identiques : on les a tous les deux soignés pour un pied-bot. Maintenant, ils viennent tous les ans à la clinique pour nous dire bonjour », explique le Dr Moreau, visiblement très heureux de constater leurs progrès. Puis, il y a des patients mémorables, comme cette minuscule femme de 71 ans qui « ne fait pas plus de quatre pied six [1,40 m] », avec « de très longues couettes ». Elle vit seule sur une ferme, dans la jungle. « Elle est rapidement devenue la petite chérie de tout le monde, puisqu'elle est si petite et pourtant tellement autonome, se souvient le Dr Moreau. Elle est venue en autobus. Tout ce qu'elle voulait, c'est rester sur sa ferme et s'occuper de ses animaux. Nous avons donc remplacé sa hanche, puis elle est repartie sur sa ferme. »
Après quelques visites à Quito, le noyau de l'équipe d'origine (le Dr Moreau et sa femme, Barb; le Dr John Lilley, anesthésiste; et le Dr Greg O'Connor, orthopédiste) a décidé d'officialiser ses efforts pour des raisons administratives et de collecte de fonds. L'équipe a donc enregistré la Canadian Association of Medical Teams Abroad (CAMTA) comme organisme de bienfaisance. Depuis, elle est passée de 20 à 84 membres et a doublé la durée de ses missions en Amérique du Sud. Une équipe comprend habituellement un orthopédiste et un orthopédiste pédiatre, un anesthésiste, un médecin de famille, des infirmières de salle d'opération, de salle de réveil et de service, un physiothérapeute, un technicien en anesthésie, des résidents en orthopédie, des étudiants en prémédecine, des étudiants en soins infirmiers et des civils. Chaque membre doit recueillir les fonds nécessaires pour défrayer sa participation au voyage (cette année : 2 300 $). « Beaucoup de gens recueillent le double voire le triple de la somme nécessaire, précise le Dr Moreau, ce qui est une bonne chose, puisque ça permet de procéder à au moins une arthroplastie de la hanche supplémentaire. »
Avec l'expérience, l'équipe de la CAMTA a appris à diviser ses efforts en deux séances successives de dix jours de sorte que, en cas d'épuisement des fournitures, d'oubli ou de besoins spéciaux, l'équipe de relève puisse apporter ce qu'il faut. « Nous transportons tout dans des sacs de hockey, poursuit-il. Les infirmières de salle d'opération plus particulièrement travaillent très dur pour emballer tout l'équipement. Nos implants sont livrés dans des chariots d'expédition en plastique juste avant notre départ. »
Les relations conviviales que nous entretenons avec tout le monde là-bas, du gardien aux portes de l'hôpital de la Fundación Tierra Nueva de Quito aux travailleurs sociaux, en passant par le Dr Manuel Ordoñez (orthopédiste responsable de trouver les patients et de faire le suivi postopératoire nécessaire), nous aident à fonctionner aussi harmonieusement que possible. Selon le Dr Moreau, le Dr Ordoñez est un homme extraordinaire : « Il connaît notre mode de fonctionnement et est très à l'aise avec nos procédures postopératoires. Maintenant, il peut communiquer avec nous par courriel en cas de pépin. Il nous donne beaucoup de son temps, et ce, volontairement. Il a décidé d'intégrer ce programme à sa vie et de redonner à la collectivité. Nous lui en sommes très reconnaissants. »
Toutefois, comme c'est le cas pour nombre de petits organismes de bienfaisance, la CAMTA doit apprendre à gérer sa réussite. Le Dr Moreau craint en effet que, malgré l'efficacité de l'équipe sur le terrain, les gens responsables d'organiser et d'administrer les activités de l'organisme au Canada, avant le départ de l'équipe, ne s'épuisent. En effet, gérer le départ de 84 personnes en avion à destination de Quito, veiller à ce qu'ils aient tous les documents, vaccins et appareils nécessaires, et émettre tous les chèques et reçus pour fins d'impôt requis, n'est qu'une partie du travail qui leur est demandé. Ainsi, la direction de la CAMTA évalue actuellement la façon dont elle pourrait développer son infrastructure pour alléger un peu la tâche du noyau de bénévoles qui, diligemment, assume tout ce travail fastidieux au fil des ans.
« Il y a de nombreux chirurgiens canadiens qui offrent des soins orthopédiques un peu partout dans le monde, souligne le Dr Peter O'Brien. Le département d'orthopédie de l'Université de la Colombie-Britannique est même « jumelé » à l'hôpital Mulago de l'université Makerere, à Kampala, où il offre de la formation par l'intermédiaire d'échanges de chirurgiens et des programmes comme le Projet Pied Bot Ouganda, fondé sur la méthode Ponseti. « À l'Association Canadienne d'Orthopédie, nous recevons beaucoup de demandes de renseignements sur l'orthopédie à l'échelle internationale, souvent de résidents qui souhaitent acquérir une expérience différente. » Ainsi, le Dr O'Brien profite de son année à la présidence de l'ACO pour mettre en valeur le sujet à la prochaine Réunion annuelle, à Whistler (Colombie-Britannique), et en quelque sorte pour agir indirectement comme « entremetteur » pour les parties intéressées. Ainsi, le Dr Zirkle sera le conférencier invité par le président de l'ACO, et son intervention aura pour thème « Vers l'égalité dans le traitement des fractures dans le monde ». De plus, deux symposiums traiteront respectivement de l'orthopédie à l'échelle internationale et de la chirurgie en temps de guerre.
« C'est un sujet important, affirme le Dr O'Brien. Tous les orthopédistes canadiens doivent traiter des traumatismes et, de ce fait, pourraient donner un sérieux coup de main aux pays en développement, ne serait-ce qu'en apportant un soutien clinique aux chirurgiens locaux pour les aider à répondre à la demande. Les difficultés sont immenses, mais le fruit de nos efforts en vaut vraiment le coup! La Réunion de cette année donnera l'occasion aux orthopédistes et aux résidents qui pourraient être intéressés de s'inscrire et de devenir des citoyens du monde. »
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