Home Services aux membres Bulletin de l'ACO Issue 81 Info - Un équilibre fragile : le travail et la vie de famille
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Un équilibre fragile :
le travail et la vie de famille

Dennis Jeanes
Collaboration spéciale
Association Canadienne d'Orthopédie

Doug Thomson
Directeur
Association Canadienne d'Orthopédie

« Comment peut-on avoir une vie après le travail? » Pour la Dre Tracy Wilson, cette question n'était pas purement théorique : elle devait absolument trouver la réponse! Son mari, le Dr David Puskas, et elle sont tous deux orthopédistes à temps plein au Centre régional des sciences de la santé de Thunder Bay, dans le Nord-Ouest ontarien. « Nous avions convenu que, si nous avions un jour des enfants - et nous en avons maintenant trois -, il était de notre devoir d'apprendre à les connaître. Donc, j'essaie d'être à la maison à 17 h tous les soirs. »

Comme tous les parents qui travaillent le savent, cela est beaucoup plus facile à dire qu'à faire, voire impossible, si on est orthopédiste. « Mon mari est probablement un des orthopédistes les plus occupés au pays, car il répond à mes appels et aux siens », explique la Dre Wilson. Mais, même cette approche n'a pas suffit à créer invariablement du temps de qualité en famille. Donc, en 1999, le couple a embauché une infirmière-praticienne formée aux États-Unis à titre d'adjointe à la Dre Wilson. Elle s'occupait des tâches périopératoires, comme l'évaluation et le triage des patients, la gestion des cas, les visites à la chambre d'hôpital et la paperasse toujours plus imposante. Ainsi, la Dre Wilson pouvait voir en consultation un plus grand nombre de patients ayant vraiment besoin d'une chirurgie, et son rendement s'est accru. Encore mieux, elle arrivait chez elle à 17 h, sourire aux lèvres, en sachant qu'il n'y avait pas deux heures de paperasserie qui l'attendaient une fois les enfants au lit.

Cet arrangement a assez bien fonctionné pendant un certain nombre d'années, puis son adjointe est retournée vivre aux États-Unis, explique la Dre Wilson, principalement parce que son rôle était si nouveau à l'époque que certains membres du personnel hospitalier ne savaient pas trop où la caser. Donc, elle a malheureusement choisi de partir. Et, même si l'embauche d'une adjointe au médecin représentait une dépense importante pour le couple, la Dre Wilson affirme que c'était une dépense rentable en bout de ligne, puisqu'il y gagnait en qualité de vie! Depuis, le couple n'a pas réussi à remplacer son adjointe. photo3.jpg

Il n'est donc pas surprenant que la Dre Wilson, présidente élue de l'Ontario Orthopaedic Association, défende avec fougue le recours aux adjoints au médecin depuis qu'elle en a elle-même fait l'expérience. Mais, comme elle le précise, il a jusqu'ici été difficile de convaincre qui que ce soit du mérite d'une telle initiative, puisque les gouvernements ne sont visiblement pas du tout intéressés à améliorer la qualité de vie des médecins : « J'ai même soumis l'idée à Janice Willett, qui était alors présidente de la Surgical Assembly de l'Association médicale de l'Ontario [AMO] (dont elle est aujourd'hui la présidente). Malgré l'intérêt de Janice pour la question, je n'ai pas réussi à intéresser qui que ce soit au dossier des adjoints au médecin suffisamment pour en faire la promotion en Ontario. » Mais depuis, les choses ont bien changé.

Alors, qu'est-ce qui a fait de cette question secondaire associée au style de vie une question controversée? Les temps d'attente!

Après une étude approfondie de l'expérience américaine dans ce dossier, le Comité sur les normes nationales (dont la Dre Wilson fait partie) a officiellement recommandé le recours aux adjoints au médecin, embauchés par les médecins, comme moyen important de remédier à la pénurie nationale d'orthopédistes. Pour ce qui est du gouvernement ontarien, il semble que l'embauche d'adjoints au médecin soit de plus en plus considérée comme la solution miracle à ses problèmes de ressources humaines en santé.

En raison de sa participation à différents comités de l'AMO, la Dre Wilson bénéficie d'un éclairage intéressant sur trois projets pilotes menés conjointement par l'AMO et le gouvernement ontarien dans le dossier des adjoints au médecin. Le premier vise à contrer la crise croissante dans les urgences de la province due à la pénurie de ressources humaines. Bien que le rapport final n'ait pas encore été publié, la Dre Wilson est autorisée à déclarer que ce projet est une réussite. « Le projet pilote a montré une augmentation du nombre de cas traités et une satisfaction accrue. Les conclusions du rapport sont en tous points identiques à celles qu'on trouve dans la documentation américaine. »

Le deuxième projet pilote, d'une durée d'un an, porte sur la comparaison du recours à un groupe d'adjoints au médecin (formés dans l'armée canadienne ou aux États-Unis) par rapport à un groupe de diplômés internationaux en médecine (DIM) à titre d'adjoints au médecin en milieu hospitalier, dans des services allant des urgences à la médecine interne, en passant par la réadaptation et la chirurgie. « Tout ce que l'Association médicale de l'Ontario et le gouvernement ont demandé, c'est : "Quels sont vos besoins? Dans quels services avez-vous besoin de plus d'aide? Quelle aide serait vraiment utile?" », explique la Dre Wilson. Le projet pilote sera évalué de manière large : on évaluera les adjoints au médecin et les DIM en cours de formation, puis au début de leur collaboration avec les médecins qui les encadrent. (La documentation américaine sur le sujet laisse entendre que les DIM ont tendance à se lasser après un certain nombre d'années et qu'un grand nombre reprennent donc leurs démarches pour devenir médecins). On comparera aussi la satisfaction des patients et les coûts selon que ceux-ci ont vu un adjoint au médecin ou un médecin.

Le troisième projet pilote, qui n'en est encore qu'au recrutement des adjoints au médecin, portera sur les adjoints au médecin embauchés par les médecins plutôt que les centres hospitaliers, et ce, dans deux domaines cliniques : l'endocrinologie, puis la gériatrie et les soins aux malades chroniques. Un essai en orthopédie pourrait éventuellement se faire. Entre-temps, deux universités ontariennes planchent sur la création de programmes de formation d'adjoints au médecin, mais il reste encore des étapes législatives importantes à franchir avant de pouvoir entamer le recrutement; la Dre Wilson estime que ce ne sera pas possible avant 2010. Le programme sera probablement d'une durée de deux ans, c'est-à-dire une année d'études suivie d'une année de résidence. Tout comme pour le programme du Manitoba (actuellement ouvert aux étudiants), il y aura aussi un programme accéléré pour les médecins formés à l'étranger et les adjoints généralistes formés aux États-Unis qui souhaitent se spécialiser. « Les adjoints au médecin ne vont pas tomber du ciel!, affirme-t-elle. Mais, ça s'en vient. Pour diverses raisons, beaucoup de médecins ne sont pas contents, donc, en tant qu'orthopédistes, nous allons essayer de demeurer des leaders dans ce dossier et d'aider le gouvernement à concevoir une structure qui nous convient. »

Cela dit, la Dre Wilson ne croit pas que les adjoints au médecin soient la panacée en orthopédie. En plus d'une pénurie généralisée d'orthopédistes et du manque criant de possibilités pour les nouveaux diplômés de cette spécialité au pays, on constate aussi une tendance inquiétante : l'orthopédie ne figure plus dans les trois premiers choix de résidence des étudiants. « Au milieu de 2006, explique-t-elle, les responsables des programmes de résidence en orthopédie de partout au pays soulignaient leurs difficultés à recruter des étudiants. Et, si vous discutiez, comme je l'ai fait, avec certains des résidents qui n'ont pas choisi l'orthopédie, ils vous disaient que l'un des facteurs les plus importants dans leur décision était que c'est une spécialité moins bien payée que les autres et qu'il faut travailler deux fois plus dur pour obtenir la même rémunération que les autres. Il est donc essentiel de se pencher sur la qualité de vie des orthopédistes si on veut promouvoir cette spécialité. »

Et, s'il y a des doutes quant à la nécessité de promouvoir l'orthopédie comme choix de carrière, la Dre Wilson fait remarquer la féminisation de la médecine : « De nos jours, plus de 60 % des étudiants inscrits dans les écoles de médecine sont des femmes. Si nous joignons seulement 40 % des étudiants en médecine, dont une bonne partie ne s'intéresse pas à l'orthopédie, comment allons-nous pourvoir les postes de résidents partout au Canada? On doit commencer à promouvoir l'orthopédie tant auprès des hommes que des femmes. On doit leur montrer que ce peut être une spécialité enrichissante, bien rémunérée, et qu'elle peut offrir une bonne qualité de vie! »

Mise à jour le Mardi, 22 Juillet 2008 09:06